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  4. Employabilité des jeunes : cherchez le coupable
Alors que les médias brandissent sans relâche la menace d’une IA
qui viendrait remplacer les cols blancs, un facteur bien plus
discret ronge en silence l’employabilité des jeunes diplômés. Le
vrai coupable ? Leur smartphone. À mesure que l’IA
agentique gagne en puissance et que le marché de l’emploi se
redessine tous les six mois, la motivation et la discipline
deviennent des atouts plus précieux que les compétences
elles-mêmes. Or ce sont justement les deux ressources
que les grandes plateformes sociales s’emploient sans relâche à
assécher. Dans un excellent texte publié sur son blog, Frédéric
Cavazza a voulu prendre le contrepied du discours ambiant et
regarder en face ce que nous préférons ignorer. Les réseaux
sociaux, TikTok en tête, nuisent réellement à la motivation des
jeunes, avec des conséquences directes sur leurs chances de
trouver un emploi. Je vous livre ici mon analyse de l’article de
Frédéric, dans ce billet qui traduit et adapte le script de mon
cours sur le content marketing à l’ère de l’IA chez Omnes
Education (4e année).

Employabilité des jeunes : TikTok ou IA, qui menace
vraiment leur avenir ?

Eric Schmidt a été hué lors de la cérémonie de remise des
diplômes de l’université de l’Arizona pour ses propos sur l’IA,
l’employabilité des jeunes et les suppressions d’emplois. Visuel
réalisé par Frederic Cavazza, modifié par nos soins avec
PhotoShop. NB : PNJ = Personnage Non Joueur.

Chaque semaine apporte son lot d’annonces sur la fin de votre
carrière avant même qu’elle ait commencé. Et le coupable est tout
trouvé : c’est l’IA bien entendu. Une étude par-ci, un discours
de PDG par-là, et voilà tout Internet qui se prend pour
Cassandre. Vous avez entendu Eric Schmidt. Vous avez lu la lettre
de Micha Kaufman, le patron de Fiverr. Vous avez même vu des
intervenants se faire huer en pleine cérémonie de remise de
diplômes pour avoir osé prononcer le mot « intelligence
artificielle » devant de jeunes diplômés. Et je comprends cette
colère.

Et si l’IA n’était pas le vrai problème ?

C’est précisément la thèse, provocatrice mais solidement
argumentée, de Frédéric Cavazza, professionnel du numérique bien
connu qui écrit sur fredcavazza.net. Dans un billet publié en mai
2026, il affirme que la vraie menace pour l’employabilité des
jeunes diplômés n’est pas l’IA. C’est leur smartphone. Et plus
précisément, TikTok.

Fred Cavazza, professionnel et observateur du numérique depuis
1997. Photo antimuseum.com

Arrêtons-nous un instant sur son analyse, aussi rigoureuse que
dérangeante, avant de vous livrer mon propre avis.

Employabilité des jeunes et IA : l’analyse de Frédéric Cavazza
L’envolée des investissements des géants américains de la tech, de
2020 à 2026.

Frédéric part d’un constat, le marché de l’emploi traverse
aujourd’hui une incertitude radicale. Le rythme de l’innovation
en IA rend toute prédiction au-delà de deux ans, voire de
quelques mois, à peu près inutile. Les études se contredisent
sans cesse. Une semaine, on lit que l’apocalypse de l’emploi
annoncée par l’IA est un pur fantasme. La semaine suivante, que
les États-Unis subissent déjà de lourdes pertes d’emplois dans
les métiers exposés à l’IA. Les investissements cumulés de
Google, Microsoft, Meta et Amazon devraient approcher 725
milliards de dollars en 2026, en hausse de 77 % sur un an,
mais une bonne partie de cette demande est artificiellement
gonflée, les abonnements IA se vendant à perte. Bref, personne ne
sait vraiment où l’on va.

;,Le PNJ (personnage non-joueur), une métaphore du jeu vidéo.
Le PNJ : Personnage Non Joueur

Pour nous aider à sortir du brouillard, Frédéric emprunte un
concept au jeu vidéo, celui de PNJ, le personnage non-joueur. Ce
sont ces individus passifs qui peuplent les mondes virtuels,
réagissent aux stimuli, mais ne décident jamais vraiment de rien
par eux-mêmes. Son constat, c’est qu’il croise de plus en plus
ces PNJ dans le monde réel, aussi bien dans les entreprises qu’il
conseille que dans les écoles de commerce où il enseigne.

Il s’agit d’étudiants et de salariés qui attendent que leur
employeur, leur école ou leur gouvernement règle les problèmes à
leur place. Ces personnes n’ont pas toujours été ainsi,
précise-t-il. Elles le sont devenues à force de passer trop de
temps sur les réseaux sociaux. On pourrait relever néanmoins que
la passivité n’a pas attendu les réseaux sociaux pour se révéler,
les exemples abondent dans l’histoire et encore plus dans
l’histoire des organisations. 

Son raisonnement sur la motivation mérite qu’on s’y attarde. Pour
Frédéric, garder un peu de détermination à l’action exige à la
fois du temps et de l’énergie. Or, les plateformes sociales,
TikTok en tête, ont justement été conçues pour capter les deux.
Le résultat, appuyé sur des données du terrain (voir ci-dessous),
c’est une baisse de 28 % des conversations entre humains en
quinze ans. Il ne s’agit pas d’un recul de l’usage des réseaux
sociaux, mais des conversations entre humains, tout simplement.

La chute de 28 % des conversations en face à face depuis
quinze ans. – Source WSJ avril 2026

Et quand l’IA agentique absorbe peu à peu les tâches répétitives
et prévisibles aujourd’hui confiées à des salariés désengagés,
que reste-t-il pour le profil PNJ ? Pas grand-chose, selon
Frédéric Cavazza. On peut donc s’attendre, non à un grand
remplacement brutal, mais à une recomposition discrète et
progressive, qui ne laissera plus d’espace aux profils moyens,
peu impliqués.

Sa solution est individuelle, et non institutionnelle. Ni les
pouvoirs publics, ni les écoles, ni les employeurs ne peuvent
suivre le rythme d’un cycle d’innovation qui redessine le marché
tous les six mois. La réponse, pour lui, tient dans ce qu’il
appelle l’« agence » (de l’anglais
« Agency »), c’est à dire l’autonomie, la curiosité, la
discipline, la capacité à continuer d’apprendre dans la durée.
Les formes d’intelligence qui méritent d’être cultivées sont
celles que l’IA ne sait pas reproduire, l’intelligence
interpersonnelle, intrapersonnelle et existentielle, plutôt que
la mémorisation ou la logique pure.

Mon point de vue

Prenons un peu de recul.

Le mérite de Fred, c’est qu’il ne rejette pas la faute sur les
plateformes ou les réseaux sociaux en général, comme s’il
s’agissait d’un complot contre la jeunesse. Beaucoup d’analystes
et une partie des médias se contentent d’une critique
superficielle et sans fondement. Les réseaux sociaux, le jeu
vidéo et l’IA générative peuvent tout à fait être bénéfiques,
tout dépend de l’usage qu’on en fait.

Quand Cavazza parle de TikTok, il ne prétend pas que la
plateforme cherche à pousser toute la population vers le
« brainrot », pour reprendre l’expression consacrée. Il
pointe du doigt notre propre usage de TikTok. Il aurait tout
aussi bien pu citer X, Instagram, Snapchat, ou même les paris
sportifs, le jeu vidéo, et d’autres addictions comme le tabac,
l’alcool, voire les drogues. Le cerveau humain est fragile et
sujet à l’addiction. Nous ne sommes pas tous capables d’y
résister. Les plateformes sociales en abusent, c’est certain,
mais le font-elles plus que Philip Morris et consorts ? Je
me pose la question.

Le vrai problème de fond, c’est le temps que vous passez sur les
réseaux sociaux. Dans les pays développés, les adultes de 16 ans
et plus y consacraient en moyenne 2 heures et 20 minutes par jour
fin 2024. Bonne nouvelle, ce chiffre a reculé de près de
10 % depuis le pic de 2022, et la baisse est plus marquée
chez ceux qui en faisaient le plus grand usage, les adolescents
et les jeunes adultes. Reste que si ces deux heures grignotent
votre capacité à lire des essais ou des romans, ce sont autant
d’occasions manquées de nourrir votre esprit, sans parler de la
vie sociale (d’où cette baisse de 28 % des conversations en
face à face).

Et je n’ai même pas encore parlé des écouteurs. Ne vous méprenez
pas, je suis musicien, j’adore la musique, et je trouve les
AirPods plutôt bien conçus. Mais les garder vissés sur les
oreilles en permanence au travail, c’est terriblement agaçant.
Tout cela revient à s’isoler du monde réel. Je comprends que ce
monde réel puisse faire peur. C’était aussi mon cas à votre âge,
mais l’isolement ne vous aidera pas à affronter les défis de la
vie adulte, encore moins ceux de la vie professionnelle.

Alors, l’IA générative, nocive ou pas ?

À mes yeux, elle ne se distingue pas des réseaux sociaux. Les
curieux peuvent devenir encore plus curieux grâce à elle ; les
gros lecteurs s’en serviront pour découvrir d’autres livres,
articles, vidéos éducatives, bref, de quoi nourrir la réflexion.
Ils l’utiliseront pour vérifier les informations, notamment les
affirmations de ceux qui vous répètent « c’est un ami qui le
sait d’un ami », car les rumeurs n’ont pas attendu les
réseaux sociaux pour se propager.

Je sais bien que nous n’agirons pas tous ainsi. Comme le disait
l’adage romain, il faut « du pain et des jeux » pour
amuser le peuple et le tenir tranquille. Et les réseaux sociaux
sont, dans une certaine mesure, une version moderne de ces
« jeux ».

Mais nous, enseignants, sommes là pour vous guider, et beaucoup
d’entre vous l’attendent de nous. Je ne crois pas non plus qu’une
interdiction d’État, comme celle décidée récemment en Australie,
puisse remplacer l’éducation. Et cette éducation ne commence pas
par vous, mais par la plupart des adultes. Les
« smombies » que je vois traverser la rue devant mon
vélo chaque jour sont, la plupart du temps, bien loin d’être des
adolescents.

Le lien entre addiction aux réseaux sociaux et baisse de
l’employabilité n’a rien de spéculatif. Il est documenté et
observable. Je le constate moi-même en formation, dans la façon
dont beaucoup d’étudiants s’investissent davantage dans le prompt
que dans l’idée, persuadés qu’un outil devrait penser à leur
place pendant qu’eux se contentent de superviser à distance.

Centaure ou cyborg, les deux façons de travailler avec l’IA
selon Ethan Mollick (Co-Intelligence).

Le centaure divise le travail, une partie des tâches revient à
l’IA, l’analyse reste humaine. Le cyborg mêle son effort à celui
de l’IA, dans des allers-retours constants le long d’une
« frontière floue ». Se contenter de copier-coller les
réponses d’un LLM ne fait de vous ni un centaure, ni un cyborg.

Le vrai problème, c’est l’externalisation progressive de l’effort
cognitif. Utilisée avec paresse, l’IA générative est tout aussi
capable de fabriquer des PNJ que TikTok, sinon plus. Copier
ChatGPT sans esprit critique, ce n’est pas de la co-intelligence
non plus. C’est juste l’équivalent IA du doomscrolling.

La vraie question n’est donc pas de savoir si l’IA va prendre
votre emploi. C’est de savoir si vous êtes en train de former un
esprit qui restera digne d’être employé, une fois que les tâches
répétitives de la plupart des métiers auront été automatisées.

Frédéric Cavazza a raison, la solution est individuelle. Des
cours comme celui d’Omnes Education Group que j’ai intitulé
« Content creation in the age of AI » peuvent poser les
bonnes questions. Mais personne ne peut développer votre esprit
critique à votre place.

Et personne ne peut poser votre téléphone à votre place non plus.

PS : ajoutons que l’on pourrait remplacer réseaux sociaux par
télévision ou programmes télévisés en différé et qu’on arriverait
en grande partie au même résultat. Toutefois, il semblerait que
le monde journalistique se préoccupe moins de la consommation
passive et excessive par la jeunesse des écrans de télé (qui se
confondent de plus en plus avec ceux des smartphones), et c’est
bien dommage.

Employabilité des jeunes et IA : en résumé, ce qu’il faut
retenir de l’article de Frédéric Cavazza

Le marché de l’emploi est plongé dans une incertitude
radicale. Le rythme de l’innovation en IA rend toute
prédiction au-delà de deux ans à peu près vaine, et les
institutions (ministères, écoles, entreprises) sont
structurellement incapables de suivre la cadence.

L’IA agentique va transformer le travail
progressivement, pas du jour au lendemain. Les agents
intelligents absorberont peu à peu les tâches répétitives
autrefois confiées à des salariés désengagés, laissant peu de
place aux profils moyens, ceux qui ont cessé de faire des
efforts.

Il faut éviter d’affronter l’IA de front.
Plutôt que de rivaliser avec elle en puissance de calcul ou en
mémorisation pure, mieux vaut développer les formes
d’intelligence que les machines ne maîtrisent pas,
interpersonnelle, intrapersonnelle, existentielle, et ainsi de
suite.

TikTok est le véritable fossoyeur de l’employabilité
des jeunes. Les réseaux sociaux consomment leur temps
et leur énergie, les deux carburants de la motivation,
dégradent leur attention, et produisent une armée de PNJ
apathiques.

La solution est individuelle, pas collective.
Ni les législateurs, ni les établissements d’enseignement, ni
les entreprises ne pourront suivre le rythme des géants de la
tech. C’est donc à chacun de développer sa propre
« agentivité », autonomie, discipline, capacité à
apprendre, pour justifier son emploi et son salaire dans un
monde d’IA.

LIRE L’ARTICLE DE FREDERIC EN INTEGRALITE SUR SON BLOG

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